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Bruna et Loulou, les deux causeuses

  • 9 avr.
  • 3 min de lecture

Elles s'appelle Loulou et Bruna, de la résidence séniors à Brasles. Elles se vouvoient mais sont comme des copines, quand il s'agit d'aider l'autre à remettre une mèche de cheveux ou se donner la main. Elles m'ont offert ce qu'elles ont de plus précieux: le temps. Et un peu de leurs souvenirs. Je n'ai eu qu'à leur montrer une sculpture de Camille Claudel et elles ont fait le reste... LISEZ ! Cette parole est si précieuse... Photos et texte de Céline Balloy



« C’est le ¼ d’heure pour s’embrasser »


 

Bruna et Loulou regardent des images des sculptures de Camille Claudel.


LOULOU – Ah non ! Pas celle-là, ces filles sont moches. Elles me font penser à des singes. Avec cette agglomération de chaires. On dirait des femmes qui accouchent !

LOULOU – T’exagères !

LOULOU – Celle-là est très belle.

BRUNA – C’est un baiser…

LOULOU – Je vois bien qu’ils sont occupés, c’est pas le ¼ d’heure pour discuter, comme on dit, c’est le ¼ d’heure pour s’embrasser.

BRUNA – Ou pour danser ! Regarde un peu cette pause, mamie ! Moi, ça me donne le vertige. Il va la mettre par terre !

LOULOU – C’est joli ! Ils profitent de ce moment. Ils n’ont même pas besoin de parler… Ils dansent devant le buffet : vous comprenez cette expression ? Ça veut dire, qu’ils n’ont rien à manger, les buffets sont vides ! Ça me rappelle la guerre. Fin 39… J’avais 6 ans. J’ai fait l’exode avec mes parents. On est parti en tandem : Papa devant, maman derrière et moi accrochée derrière ma mère ! Mes autres frères et sœurs avaient été placés chez les sœurs, dans une ferme, ou chez des gens.

BRUNA – Le baiser, c’est le symbole de la fin de la guerre, les gens sont heureux, ils manifestent leur joie en dansant… On s’éclate !

LOULOU – Vous avez eu une jeunesse, vous avez dansé ?

BRUNA – Bien sûr ! Mais qu’est-ce qu’ils se tiennent mal ! Si j’étais à leur place, je me tiendrais droite ! Ils doivent se connaître pour se tenir comme cela, penchés l’un sur l’autre. C’était il y longtemps, plus personne ne danse comme ça aujourd’hui, surtout tout nu !

LOULOU – C’est une sculpture, Bruna, c’est de l’art…

BRUNA – Valse, tango, java, paso-doble… J’ai tout dansé ! On apprenait en regardant les autres faire. Pendant les guinguettes !

LOULOU – Et les bals populaires dans tous les quartiers, même sur les terrasses de café ! C’était joyeux ! On avait envie de danser ! Aujourd’hui, plus personne ne danse. Ou je n’appelle pas ça de la danse !

BRUNA – Et il y avait un orchestre !

LOULOU – Ou des phonographes !

BRUNA – Oh c’était moins bien…

LOULOU – On se mettait en dimanche. On se faisait beau. Ça commençait l’après-midi.

BRUNA – J’allais au bal avec un groupe d’amis. On venait tous du même pays, de Belleau. C’est comme ça que j’ai connu mon mari.

LOULOU – Moi, j’étais de la région parisienne, j’étais une citadine, je ne trainais pas dans les bois, et les prés ! Mon mari, je l’ai rencontré à l’usine !

BRUNA – Et qu’est-ce que vous pensez de ces deux-là ?

(Loulou regarde à nouveau la Valse)

LOULOU – Ces deux-là, ils sont pas tout neufs, ils s’aiment déjà !

BRUNA – C’est l’amour, mamie… Ça n’a pas changé !

LOULOU – L’amour aujourd’hui c’est catastrophique, des gosses partout, le 3è c’est un accident, et ils se quittent. On s’aimait mieux avant. On était moins libre, mais c’était pour la vie !

BRUNA – Moi, j’ai toujours fait ce que je voulais. J’ai toujours travaillé. En banque ! J’ai bien aimé !

LOULOU – Mon mari ne s’occupait pas du tout des enfants. Un jour on lui a collé un bébé sur les genoux, il ne savait pas quoi faire, il l’a posé par terre « je pensais qu’elle marchait », il a répondu !

BRUNA – Heureusement que vous étiez là pour vous en occupez !

LOULOU – Il vendait et réparait des télés. Au début, il envoyait les femmes de ses clients boire le café avec moi. J’en ai eu marre ! Plus tard, je lui ai fait sa comptabilité. On travaillait à deux, j’avais un petit salaire.

Le midi on allait boire le café en face.

C’était bien.

Le 7 avril, résidence Les Fables à Brasles. Propos recueillis par Céline Balloy

 Avec Bruna et Louise, dite Loulou

 


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